Marie Claire
Le « PICCOLO MONDO »
Par Fabrice Gaignault
Elle porte un prénom de « Dolce Vita » (tiens, c'est son film préféré) que l'on imagine lancé comme un bouquet de promesses sur la via Veneto par Marcello Paparazzi. Elle porte ensuite un nom où tout est dit (ou presque) lorsque l'on effleure du bout des lèvres les quatre premières lettres, parce que c'est elle, si belle, au naturel, lorsque la porte s'ouvre sur le petit monde de cette grande fille en noir affublée de cet accent transalpin qui ajoute une goutte d'irrésistible frisson au tableau. Elle aime les voyages, ce qui est après tout dans l'ordre des choses pour la fille unique d'un patron de transports routiers. Alors, depuis qu'elle a quitté Città di Castello, sa ville d'Ombrie, Monica arpente la terre qui nourrit ses rêves de pellicules, même si elle trouve que cette planète ne tourne pas très rond en ce moment. L'actrice préférée de Zinedine Zidane (et de quelques centaines de millions de personnes des deux sexes), elle, tourne bien, du côté des Amériques où voici « Matrix 2 », des frères Wachowski, présenté à Cannes le 15 mai, en attendant « La Passion » (du Christ) de Mel Gibson, où elle incarne Marie-Madeleine, la pécheresse repentie, et, en septembre, « Tears of the Sun », tourné à Hawaii avec Bruce-Biscotteaux-Willis, qui fit tant jaser avant le premier clap entre ces deux monstres sacrés. Monica reçoit pour la première fois chez elle mais, souhaitant brouiller les pistes pour préserver sa tranquillité, préfère dire que c'est quelque part en Europe, entre Paris, Londres et Pérouse, où cette nomade perpétuelle a planté ses - vastes - tentes . Nous avons respecté ce pacte irréversible. Disons que sa ville d'élection est l'addition des trois précitées, que l'on pourrait appeler Pa-Lo-Pé. C'est donc à Palopé que Monica, la maîtresse de cérémonie du 56e festival de Cannes, a déclaré ouverte cette conversation tour feu tout flamme. Tout jeu tout femme. Tutoiement méditerranéen de rigueur, de son côté.
Marie Claire : Vous tournez quoi en ce moment ?
Monica Bellucci : « Agents secrets », le nouveau film de Frédéric Schoendoerffer, un jeune réalisateur qui a beaucoup de talent. Avec Vincent Cassel - comme par hasard ! - et André Dussollier. C'est un peu l'envers d'un James Bond. Tu sais, les types comme James Bond n'existent pas. Les agents secrets sont des personnes comme les autres, comme toi et moi. On ne les reconnaît pas du tout, ce qui ne les empêche pas de faire des choses exceptionnelles. Jouer un agent secret est vraiment pour moi un nouveau challenge.
Enfin, vous n'êtes pas vraiment une femme comme tout le monde... Pourquoi me dites-vous, « comme par hasard », en parlant de la participation de votre mari, Vincent Cassel, à ce tournage ?
Parce que c'est vrai, on n'a pas tout fait pour tourner ensemble ! Simplement, le scénario a été écrit en pensant à nous. J'adore travailler avec Vincent.
Cela vous permet surtout de vous voir davantage...
Bien sûr, mais ce n'est pas que ça. Se retrouver ensemble sur un tournage nous permet aussi de mesurer combien on a grandi entre deux intervalles.
Quels sont les petits morceaux d'Italie qui vous suivent partout et qui font qu'à Paris, Londres ou sur un tournage, vous vous sentez moins déracinée ?
Moi-même ! Ma façon de rester italienne, sans doute, en toutes circonstances.
Alors, où est votre vraie « casa » ?
Je ne le sais plus parfois. Mais ce n'est pas douloureux pour moi, cela fait même partie de ma nature, je ne me force pas. C'est quelque chose que j'ai voulu et que j'ai recherché très jeune, j'étais alors curieuse de tout. Pourtant, je change un peu. J'aime de plus en plus avoir des moments de calme, du temps pour moi, parce que ma vie est excitante, mais fatigante.
Alors pourquoi avoir acheté aussi quelque chose à Londres ?
Plus encore que Paris, Londres est une ville internationale, beaucoup de coproductions américano-britanniques s'y montent, et puis il y a toute une nouvelle génération de jeunes réalisateurs anglais très intéressants...
Quel genre d'amis avez-vous à Paris ?
Ce ne sont pas forcément des gens du cinéma. J'ai des amis très différents. Je n'aime pas trop le monde des fêtes, je m'y ennuie. Et puis je suis trop peu à Paris pour m'y faire de vraies relations. Ce que j'aime le plus, c'est être avec des copains dans une maison et me mitonner de bons plats.
Votre vie donne le tournis. Vous aimez à ce point la bougeotte ?
Bien sûr, sinon je ne serais pas ce que je suis ! En apparence, je suis quelqu'un d'assez calme et d'équilibré, mais à l'intérieur, je suis une agitée. Déjà, à 12 ans, j'attendais avec impatience le moment où j'allais devenir une femme, alors que mes copines ne savaient même pas ce que c'était et angoissaient terriblement. J'avais envie de pouvoir me prendre en main et découvrir le monde.
Vous avez 34 ans, considérez-vous que vous abordez un nouveau cap ?
Oh, oui ! Incontestablement. J'ai non seulement mûri, mais j'ai pris une grande décision : après le tournage d'« Agents secrets », je vais faire un break.
Combien de temps ? Un an, deux ans ? Toute la vie ?
Je ne sais pas encore, mais j'ai besoin de prendre du temps pour moi. Je n'ai signé aucun contrat pour d'autres films. C'est une décision qui me ressemble : cela m'est déjà arrivé lorsque j'étais mannequin. Je travaillais depuis trois ans et demi, j'étais au top, tout marchait parfaitement bien, lorsque d'un coup, j'ai tout arrêté pour me lancer dans le cinéma. Je sens que j'ai besoin de me calmer, de ne pas travailler, de vivre normalement, d'aller au cinéma sans penser qu'il y a un avion à prendre le lendemain.
Le « baby-break » idéal, non ? Puisque vous avez déjà trouvé le futur père...
Non, ce n'est pas au programme, en tout cas, pas pour le moment. C'est plus égoïste : j'ai juste envie de prendre du temps pour moi.
Vous m'avez confié tout à l'heure, avant de commencer l'entretien, être â ta recherche de votre vrai moi. Trop de rôles de composition ? Trop de rôles à tenir dans l'existence ?
Oui, même si courir est aussi mon vrai moi ! Mais aujourd'hui, j'ai besoin de retourner à l'essentiel.
C'est quoi l'essentiel ?
Me poser, donner de l'attention à ceux que j'aime.
A Vincent, aussi ?
J'y arrive plutôt bien. On fait tous les deux un travail où il est normalement très difficile d'organiser une vie de couple. Mais avec Vincent, c'est quand même plus facile puisqu'il nous arrive de tourner ensemble ou de se rejoindre sur les plateaux, lorsque l'un des deux travaille.
Vous n'avez jamais pris de cours de comédie. Pensez-vous que vous auriez pu faire une telle carrière sans votre physique ?
Je mentirais si je disais oui. Dino Risi et Francis Ford Coppola m'ont repérée pour mes premiers films - il s'agissait de tout petits rôles -, parce qu'ils avaient vu des photos de moi dans des magazines de mode. Cela dit, ensuite, ce métier, c'est vraiment du travail ! C'est y croire, donner, se donner.
Cela vous dérange d'être considérée comme une bombe sexuelle ?
Non, parce que c'est une image que j'ai nourrie aussi. Lorsque j'étais mannequin, j'ai fait beaucoup de photos sensuelles.
Vous avez un rapport au corps très sensuel... il suffit de vous voir bouger, là, chez vous...
J'adore la nudité et la photo de nu m'attire beaucoup. Aucun vêtement, même le plus beau, ne peut dépasser la beauté d'un corps, car ce que raconte une main, un dos, une nuque, des hanches est sans égal.
Robbie William a enregistré son dernier disque entièrement nu pour, dit-il, « se mettre en danger ». Vous aimeriez poser nue pour un peintre ?
Si c'est un peintre dont j'apprécie le travail, pourquoi pas ? C'est curieux, car beaucoup d'acteurs et d'actrices ont peur d'exposer leur corps, comme si la nudité représentait, comme tu dis, un danger. C'est pourquoi « L'Origine du monde », de Gustave Courbet, est resté caché si longtemps.
Revenons à « Dora Maar et le Minotaure », ce tableau de Picasso que vous aimez tant. II dégage une grande force sexuelle.
Ce tableau m'attire car il représente la peur de la femme devant l'acte sexuel et je trouve que, parfois, la peur va de pair avec l'érotisme. Ce qui nous excite est souvent ce que l'on n'arrive pas forcément à comprendre.
Ce Minotaure inquiétant et extrêmement viril, c'est un peu la représentation que vous vous faites de l'amant idéal ?
Non. Ce n'est pas la masculinité représentée dans son état le plus brutal qui me fascine le plus, c'est plutôt l'échange de regards, entre effroi et désir, qui me fascine davantage.
Vous avez dit un jour. « En amour, la femme a besoin d'être sujet et objet. » Expliquez-moi...
Oui, mais à condition que ce soit un jeu... réciproque.
Vous affirmez souvent une sensibilité féministe. Pourquoi ne vous engagez-vous pas plus concrètement ?
Je ne suis pas une militante. Mais je suis heureuse d'être née aujourd'hui et pas quelques dizaines d'années plus tôt. Je sais très bien tout ce que je dois aux féministes d'hier. Du chemin reste à faire, car il y a encore beaucoup trop de pays où les femmes sont traitées comme des esclaves, sans aucun droit élémentaire. Mais je ne suis pas d'accord avec certains extrémistes aux Etats-Unis qui voient partout des atteintes à la dignité des femmes. C'est aux nouvelles générations de mères de faire changer les choses à travers l'éducation.
Un grand débat agite une certaine presse féminine : les hommes seraient désormais presque plus à plaindre que les femmes... Vos amis vont mal en ce moment ?
Certains ont peur, tout simplement parce que, comme je te le dis, c'est plus facile d'avoir une femme sous sa coupe qu'une femme indépendante. Les femmes sont de plus en plus fortes, c'est cela qui effraie les hommes. Mais de là à ce que nous fassions dix pas en arrière pour que les hommes se sentent mieux, non !
Vieillir vous angoisse ?
Non, car heureusement, ce n'est pas quelque chose qui arrive en une journée. Moi, j'aimerais vivre longtemps, donc j'accepte l'idée de vieillir. Le corps, hélas, ne nous suit pas. Il évolue indépendamment de ce que l'on est. Certes, je trouve cela assez cruel.
Vous avez dit : « On devrait tout le temps se souvenir que l'on va mourir et que l'on n'emporte rien avec soi. »
L'homme oublie trop souvent qu'il va mourir. Je suis persuadée que s'il se souvenait plus souvent qu'il n'emportera rien après, cela éviterait des guerres...
Ce ne sont pas des mots vains, usés par leur répétition ?
Alors ne parlons pas de mots. Je préfère les concepts, j'aime le concept de liberté.
Avez-vous des habitudes ?
Non, je n'ai pas une vie régulière, je ne dors jamais au même endroit, donc je n'arrive pas à me construire des habitudes.
Entre vos trois maisons, vous avez tout en trois exemplaires ?
Non, j'ai une valise que j'emmène partout et le reste, je l'ai éparpillé entre les différents endroits.
Quelle héroïne féminine aimeriez-vous interpréter ?
Tina Modotti, la grande photographe italienne qui vécut une vie extraordinaire. Mais j'aurais peur que le film ne marche pas, car une actrice seule à l'affiche a moins de succès qu'un acteur dans le même cas.
Mais non ! Regardez Salma Hayek, qui a beaucoup de succès avec son interprétation de « Frida Khalo » dans le film de Julie Taymor...
Oui, c'est vrai, les mentalités évoluent un peu. J'ai trouvé génial l'entêtement de Salma pour monter son projet. Tina Modotti serait un personnage sublime à jouer, et je sais qu'il y a beaucoup d'actrices qui en rêvent, rêvons toujours...
Vous ne reculez devant aucun script, même lorsqu'ils atteignent force 10 sur l'échelle de l'insoutenable, comme « Irréversible » ?
Non, je suis prête à donner beaucoup de moi à partir du moment où je me sens en confiance. Le cinéma est une représentation de la vie, et dans la vie, on fait certaines choses qui peuvent tout à fait être représentées au cinéma, comme cela arrive dans « Irréversible ».
Je vois de beaux livres sur Mastroianni, les paparazzis, «Picasso érotique » aussi, mais pas de journaux sur votre table basse. Que vous inspire ce qui se passe au Moyen-0rient ?
Je trouve incroyable que nous, êtres pensants et intelligents, nous devions se tirer dessus pour trouver une solution. Quand j'ai vu « Le Pianiste », j'ai eu honte de faire partie du genre humain ! L'homme possède un cerveau évolué qui devrait lui permettre de combattre cette face violente et agressive qu'il porte en lui. La tragédie est qu'il n'y arrive pas. Tour ce qui a changé, ces trente dernières années, c'est l'intrusion de la télévision et du portable. Tu parles d'un progrès ! Pour le reste, on en est encore à l'homme de Neandertal.
Pensez-vous que le cinéma puisse faire quelque chose au milieu de ce chaos ?
Comme l'écriture et l'art en général, il représente l'homme et sa réalité et, en même temps, il tente de magnifier l'homme. C'est pourquoi les livres, la peinture, le cinéma, l'art en général sont si important. Chacun d'entre nous peut regarder l'art comme un miroir et donc découvrir et accepter la beauté et la monstruosité qu'il a en lui.
Je n'arrive pas à voir si vous êtes quelqu'un de plutôt optimiste ou de pessimiste... Vous possédez cette indéniable bonne humeur italienne et, en même temps, quelque chose de sombre...
Disons que je veux être optimiste. Je veux penser qu'on doit passer par la souffrance. L'évolution de l'homme s'est faite à travers des guerres et énormément de souffrance et de violence. J'espère que l'on finira par apprendre quelque chose de tout ça.
Qu'est-ce que vous n'aimez pas en vous ?
Mon manque de pragmatisme dans la vie. J'adore mon métier parce que c'est la meilleure façon pour moi de « voler » loin au-dessus des contingences matérielles. Le côté créatif du jeu me permet d'échapper à la réalité. En ce sens, jouer est plus efficace que n'importe quelle séance d'analyse ou de massage. Cela me convient tout à fait !
Comment vous préparez-vous pour un rôle ?
Il faut mixer le conscient et l'inconscient. Il y a, au départ, des choses conscientes comme le fait de travailler mon anglais ou mon français avec un coach, mais ensuite toute une partie inconsciente fait que je ne sais même pas ce que je vais faire juste avant de tourner. C'est justement ce qui est intéressant.
Vous avez affirmé un jour préférer être interviewée par une femme que par un homme... alors, ce n'était pas trop pénible ?
Pas tous les hommes, heureusement ! Toi, tu as quelque chose de très sensible, mais cela n'est pas toujours comme ça. Beaucoup d'hommes arrivent avec leur catalogue de clichés et n'en sortent pas. C'est vrai que les femmes vont généralement plus en profondeur.
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