L'Express
Reportage sur le tournage du "Concile"
Par Eric Libiot
Gros budget, Bellucci, Deneuve... les ambitions du film Le Concile de pierre sont à la hauteur du succès du roman de Jean-Christophe Grangé. Une première pour Guillaume Nicloux, qui s'essaie au grand spectacle sans trahir son travail d'auteur. Et ouvre la voie à un mélange des genres inhabituel. Reportage en Mongolie
Aucun golfeur à l'horizon. Il est même possible qu'il n'y en ait jamais eu et qu'il n'y en aura jamais. Pourtant, au détour d'un virage, sur la route qui mène d'Oulan-Bator au parc national de Terelj, en Mongolie, un petit drapeau rouge s'est détaché des blocs de granit gris. Puis un green, d'un vert pétant, a surgi de la terre rocailleuse. L'image surprend. Et fait sourire. Le golf n'est pas franchement le sport traditionnel du coin. Peut-on imaginer une course de chevaux mongols dans les rues d'Evian?
Mongolie: terre de contrastes. Mais le cinéma, aussi. A quelques kilomètres de là se trouve le camping de Tsolmon, perdu au milieu d'une plaine immense et vallonnée que seules les montagnes, au loin, empêchent de courir jusqu'à Pétaouchnock. Ceux qui vivent ici, dans ces yourtes, vieux cavaliers, femmes ridées et gamins joueurs, attendent, peut-être, que la caravane passe. En fait, non. Elle s'arrête devant chez eux. Une bonne vingtaine de camions, de cars, de voitures. Une cuisine ambulante. Deux toilettes bleues plantées dans l'herbe. Des câbles, des lumières. Monica Bellucci. Des caméras. Une loge de maquillage. Et une équipe de tournage. Française. Bonnet sur la tête, collant sous le jean. Au soleil, qui tape sur tout ce qui bouge, la crème protectrice est obligatoire. Mais l'ombre est glaciale. Scène étonnante que ce déploiement de fourmis modernes dans ce lieu retiré du monde.
Contraste toujours. Le Concile de pierre, dont une partie se tourne donc en Mongolie, est l'adaptation du roman à succès de Jean-Christophe Grangé. Gros budget - 22 millions d'euros. Tête d'affiche haut de gamme - la Bellucci. Seconds rôles pas moins - Catherine Deneuve, Elsa Zylberstein, Sami Bouadjila. Production à l'avenant - Yves Marmion pour la maison UGC. Et film populaire à vocation grosses entrées. Dans le paysage cinématographique français, la tradition, plus économique qu'artistique, veut que ce type de longs-métrages, obligatoirement consensuels, soient confiés à des réalisateurs-techniciens sans grandes ambitions. Au mieux, le résultat est emballé a minima (Le Boulet, d'Alain Berbérian et Frédéric Forestier), au pis, il est totalement raté (L'Empire des loups, de Chris Nahon).
D'où cette idée surprenante mais séduisante, de la part d'Yves Marmion, d'aller chercher un metteur en scène amateur de cinéma de genre, certes, mais surtout habité par un univers personnel et d'une exigence formelle très poussée: Guillaume Nicloux, auteur notamment d'Une affaire privée et de Cette femme-là. «Aujourd'hui, il y a un problème avec ces films populaires et spectaculaires qui se banalisent de plus en plus pour devenir des produits exigés par les chaînes, souligne Marmion. Or la télévision et le cinéma ont des besoins divergents.» A l'heure où le 7e art français a encore besoin de s'affirmer sur un terrain labouré depuis longtemps par Hollywood et de sortir du scénario «psychanalyse de la motte de beurre dans un deux-pièces-cuisine», il est doux d'entendre ce discours, surtout s'il se traduit par les faits, comme ici. Et l'on se met à rêver que Jacques Audiard, Arnaud Desplechin, Xavier Beauvois ou Nicole Garcia se lancent, un jour, dans l'aventure en écran large.
Une petite place d'Oulan-Bator qui jouxte le temple de Gandan Khiid. L'après-midi bat son plein. Des enfants rentrent de l'école. Quelques voitures descendent la rue défoncée. Une Mobylette pétarade. Un policier regarde la foule sans broncher tandis que les moines, de tous âges, vont et viennent. De vieilles femmes mendient. Des hommes boivent une bière. Et des dizaines de passants passent. Soudain, un type débouche d'un coin de mur, caméra à la main, courant à reculons pour filmer, de face, une jeune femme aux cheveux courts qui jette, apeurée, des regards derrière elle. Monica Bellucci. Habillée comme tout le monde. Passe-partout comme tout le monde. Ou presque. Fin de la prise. Une seconde est prévue. Chacun se remet en place: les enfants, les voitures, la Mobylette, le policier, les moines, les vieilles femmes, les buveurs, les passants. Magie du cinéma. «C'est aussi pour tourner ce genre de choses que je fais le film», sourit Guillaume Nicloux. Un plan excitant, mais somme toute classique. Presque banal. Contrairement à celui mis en boîte en fin de journée: une plongée verticale de plusieurs mètres sur un homme allongé, cervicales brisées, qui clôt une course-poursuite dans des ruelles étroites. Beau plan. Qui, une fois monté, fonctionnera en rupture. «Allez, on le joue comme ça, décide Nicloux. On s'en fout des raccords au millimètre.» La journée se termine avec une heure de dépassement sur l'horaire prévu. Gaby, le premier assistant, mi-ours, mi-miel, impeccable dans la gestion du plateau de tournage dont il est responsable, n'est pas fier du retard. Mais la séquence a de la gueule. Son visage s'illumine. Champagne!
Paru en 2000, Le Concile de pierre est l'histoire d'une femme, Laura, partie jusqu'en Mongolie à la recherche de son fils adoptif, Liu-San, qu'une mystérieuse organisation a kidnappé. Yves Marmion en achète tout de suite les droits. Grangé est un auteur à la mode qui, à défaut de posséder d'extraordinaires qualités littéraires, déborde d'imagination et sait enchaîner les péripéties. Le producteur, tout à sa théorie, pense immédiatement à Guillaume Nicloux. «Je voulais quelqu'un qui cherche avec sa caméra la force de l'héroïne», dit-il. Et n'envisage pas de faire participer Grangé à l'adaptation. «Ce serait en contradiction avec ma démarche», poursuit-il. «Yves m'a appelé alors que je montais Cette femme-là, explique Nicloux. J'ai lu le bouquin. Le défi de me confronter à un film à grand spectacle m'excitait. Et il y avait là un beau rôle de femme plongée dans une quête personnelle qui bascule dans un cauchemar éveillé. Un genre de personnages qui me touchent.» Dans Cette femme-là, Josiane Balasko essayait de chasser ses angoisses après la mort de son enfant. Guillaume Nicloux et Stéphane Cabel, le coscénariste du Pacte des loups, se lancent dans l'écriture. Ils gomment le grandiloquent pour se rapprocher d'un fantastique réaliste.
Les repérages ont lieu en Mongolie en octobre 2004. Les treize semaines de tournage s'étaleront de septembre à fin décembre 2005. Pour la lumière, Nicloux choisit Peter Suschitzky, le chef opérateur de David Cronenberg. Au son, Jean-Marie Blondel, l'habituel partenaire de Roman Polanski. Du costaud. Il faut maintenant trouver une comédienne dont la carrière court à l'étranger. Coproduction oblige. Sophie Marceau est pressentie. Elle décline. Monica Bellucci dit oui. Yves Marmion clôt son tour de table avec Canal +, TF 1, l'Allemagne, qui fait un triomphe aux romans de Grangé, et l'Italie, que la comédienne connaît bien. «Monica est une grande star, vous allez découvrir une grande comédienne», lance, sûr de lui, Nicloux. On la retrouve entre deux prises, un café à la main, assise sur un tabouret, devant la boutique Kamel Travel, en plein centre d'Oulan-Bator. Elle vient à peine de rentrer dans la peau de Laura. Ne sait pas encore bien parler d'elle. «On en discutera une autre fois, si vous voulez bien», s'excuse-t-elle. Oui, c'est vrai, après tout, pourquoi ne pas revoir une autre fois Monica?
Quelques semaines plus tard en studio, à Saint-Denis, banlieue parisienne. Envers du décor. Un morceau de forêt mongole est construit ici. Les plans plus larges seront filmés dans celle de Fontainebleau. Et les plans d'ensemble l'ont été en Mongolie. Le montage rendra l'illusion parfaite. Laura/Monica est blessée. Attaquée par un ours. Elle tient son fils par la main. Scène simple. Peu de dialogues. Mais Guillaume Nicloux reste très concentré. Comme d'habitude. 39 ans, petit gabarit, le regard perçant, parfois dur, l'humour à froid, la tête droite, la parole directe, Nicloux écoute, répond et sait exactement ce qu'il veut. Toujours. S'il hésite, il ne le dit pas. D'ailleurs, il parle peu. Ou juste ce qu'il faut. Sur un plateau, il est impressionnant. Autour d'un verre, il fond, reprend des couleurs et cache ses banderilles dans sa poche. De temps en temps, il les sort. On peut prendre les paris: un grand réalisateur est en train de s'affirmer.
Aujourd'hui, Monica Bellucci connaît mieux Laura. Elle parle du personnage, de sa méfiance, de son courage, de la force qu'elle se découvre. Très bien. Et aussi: «Guillaume a tout fait pour me faire ressembler à la femme de la porte d'à côté.» Faut rien exagérer, non plus. Des portes d'à côté comme ça, on n'en voit pas tous les jours. Et encore: «J'aime rentrer dans des univers. Aux côtés de Gaspar Noé [Irréversible], Bertrand Blier [Combien tu m'aimes?] et maintenant Guillaume, j'ai la chance de travailler avec des réalisateurs qui prennent le risque de me faire jouer des femmes différentes. Guillaume sait créer des atmosphères très particulières. Même quand il ne se passe rien, il se passe toujours quelque chose.» La preuve…
Laura lève les yeux. La caméra s'approche d'elle. Lentement. Un mouvement court. Et un plan fixe, légèrement en contre-plongée sur le visage de la comédienne. Une lumière un peu métallique. Rien de plus. Simple comme bonjour. Et puis là, sans crier gare, une image remonte: Renée Falconetti dans La Passion de Jeanne d'Arc, de Dreyer. Image magnifique d'un cinéma à grand spectacle qui, tout à coup, prend de la hauteur. Et de l'auteur.
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