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Monica Bellucci dans "Suspicion"
Par Jean-Pascal Grosso
Dans Suspicion, elle a la lourde tâche de reprendre le rôle tenu par Romy Schneider dans Garde à vue. Rencontre avec Monica Bellucci, comédienne incendiaire, bien partie pour devenir une star internationale.
Cléopâtre dans l'Astérix d'Alain Chabat, la mystérieuse espionne italienne du Pacte des loups de Christophe Gans, l'épouse de Gene Hackman dans Suspicion… C'était une ambition de devenir une actrice « populaire » ?
Je connais des actrices qui rêvent de travailler sur des grosses productions, et qui trouvent difficile d'y arriver. C'est vrai que c'est du cinéma populaire, mais du beau, non ? Astérix et Obélix, je lisais la bande dessinée quand j'étais petite, je regardais les dessins animés… Ça fait partie de notre culture aussi, en Italie. Et tout d'un coup, je me retrouve dans un univers qui m'a beaucoup fait rêver. Et puis, il y a tout le glamour du tournage. Comme les péplums que je regardais à la télé. On a eu beaucoup ça en Italie.
Vous avez l'impression de vous tourner vers un cinéma plus accessible ?
Non. Je n'ai aucune recette. Aucun objectif. Je ne sais même pas ce que je vais faire demain. J'ai souvent laissé décider pour moi. Je viens d'un milieu qui n'a rien à voir avec le cinéma. J'ai commencé à faire le mannequin par hasard. J'étais très attirée par l'idée de voyager, d'être indépendante économiquement, de découvrir le monde tout en étant, en plus, payée pour ça. Et après ça, il y a eu le cinéma, grâce aux photos. Quand je vous le raconte comme ça, ça paraît irréel. Mais je vous jure, j'ai beaucoup travaillé.
Comédienne, c'est un rêve...
(Elle coupe) D'enfance ! Comme pour beaucoup de gens. Mais quand tu as été mannequin, il y a toujours un truc un peu méchant. Si un réalisateur prend une fille dans un bar et la fait jouer, tout le monde s'extasie, alors qu'une fille mannequin qui se retrouve à faire du cinéma, les loups se jettent sur elle. Tu dois être incroyable. Pas le droit à l'erreur.
Pour quelles raisons ?
Parce que tu es jolie, parce que tu gagnes déjà de l'argent, tu représentes plein de choses… Ça provoque de l'agressivité. Pour moi, ça s'est plutôt bien passé. Mais j'ai connu les attaques des professionnels du cinéma envers les mannequins qui veulent devenir actrices. Je ne comprends pas. Une actrice, dès qu'elle est célèbre, elle fait de la pub !
Vous faites penser à ces actrices européennes des années 60-70, qui allaient tourner dans tous les pays…
Pourquoi ? Parce que c'était facile à l'époque. Le cinéma européen était plus international. Quand Bardot, Jeanne Moreau, Sophia Loren arrivaient aux États-Unis, elles avaient droit au tapis rouge. C'est vrai que moi, je suis une « immigrée de luxe ».
À propos, comment vous considérez vous ? Italienne, française d'adoption, européenne ?
Italienne, à 100 %. Une Italienne qui voyage un peu partout.
Et cette expérience américaine avec Suspicion ?
C'est une chance. Travailler avec Morgan Freeman et Gene Hackman, c'était une espèce de rêve. Sur le plateau, j'étais comme une gamine, comme quand tu regardes un film et que tu te dis : « J'aimerais être dedans. » Et là, tu y es !
Comment cela s'est passé, justement, avec deux vedettes de cette envergure ?
Ce sont deux personnes humainement incroyables. Moi, j'avais très peur. J'étais très intimidée. D'ailleurs, ce film m'aura beaucoup servi. Maintenant, je n'ai plus peur de personne.
Suspicion est un remake de Garde à vue de Claude Miller. Vous reprenez le rôle tenu par Romy Schneider. Il vous arrivait de penser à sa propre composition ?
Stephen Hopkins, le réalisateur ne voulait pas que je voie le film. Je lui ai désobéi. J'ai trouvé Garde à vue extraordinaire. Je ne pense pas qu'on puisse faire mieux que ça. C'est à Cannes que j'ai réalisé le risque que nous avions pris. Garde à vue, pour les Français, c'est une espèce d'icône. Claude Miller a beaucoup aimé notre film, il l'a beaucoup soutenu. Et puis, il y a eu de bonnes critiques dans les journaux. La presse a compris que Suspicion tenait plus de l'hommage ; surtout un hommage d'Hackman pour Michel Serrault. Il l'adore. C'est un fou de Michel Serrault.
Et entre vous et Romy Schneider ?
Là, aucune comparaison n'est possible. Sinon, tu te flingues. J'adore sa manière d'être, de sourire, de fumer, son mystère… Elle m'a beaucoup inspirée. Mais le rôle féminin est montré d'une autre manière dans Suspicion. Ce n'est plus seulement une histoire entre un accusateur et un accusé, mais aussi le drame d'un couple qui ne se comprend plus, qui est fini, malgré les années, l'amour. Mon rôle est celui d'une femme fragile, faible même, qui, à cause de ses peurs, met son mari en danger lorsque celui-ci est accusé de viol et de meurtre. Une femme qui projette ses angoisses sur les autres. Sa peur de ce qui est plus jeune, plus beau qu'elle.
Vous avez grandi en pleine « décadence » du cinéma italien, dans les années 80. Quel est votre point de vue sur le sujet ?
C'est très triste, en fait. En Italie, on a un beau film tous les sept ans : Cinéma Paradiso, La vie est belle… De temps en temps, on a un film qui connaît un succès international, et, sinon, le silence. Il reste du talent, mais personne n'arrive à vous dire pourquoi il reste dans l'ombre, pourquoi le cinéma italien n'est plus présent dans les festivals. C'est même la cause de mon départ d'Italie, pour aller chercher d'autres possibilités. Dans une interview, Mastroianni racontait un de ses rêves : il arrive à Cinécittà, il n'y trouve personne, juste un mec assis au bar qui ne lui dit même pas bonjour. Il rentre dans un studio petit, tout petit, avec une très petite porte. Il doit se baisser tellement l'endroit est minuscule. Ça montrait a quel point le cinéma italien était devenu petit : lui-même ne pouvait plus rentrer dedans !
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